La Asomada
LA ASOMADA : TRADITION MEUNIÈRE, INGÉNIOSITÉ ET PATRIMOINE RURAL
La Asomada est une localité de la commune de Puerto del Rosario située sur une plaine surélevée qui fait office de balcon naturel sur l’Atlantique. Ce petit village rural de l’intérieur de Fuerteventura recèle un patrimoine ethnographique exceptionnel, avec l’un des joyaux de l’architecture traditionnelle de Fuerteventura : la célèbre Molina de La Asomada. Son histoire, profondément liée à la tradition céréalière et à l’utilisation des ressources naturelles, représente un chapitre fondamental pour comprendre l’identité rurale de ce village.
LE TERRITOIRE MAHO : RACINES AUTOCHTONES ET OCCUPATION DE L’ESPACE
Les anciens habitants de Fuerteventura, connus sous le nom de mahos, pratiquaient un modèle d’occupation dispersée du territoire, combinant des établissements dans des grottes naturelles et des structures en pierre sèche. Leur système de production reposait essentiellement sur l’élevage de chèvres, complété par la cueillette et l’agriculture, très limitée en raison de l’aridité du climat. La zone où se trouve aujourd’hui La Asomada, avec ses plaines élevées et la proximité de la côte, offrait des conditions favorables au pâturage saisonnier et au contrôle visuel du territoire, ce qui est probablement à l’origine de son nom de lieu : « La Asomada », l’endroit d’où l’on « regarde » le paysage environnant.
Au cours des siècles suivants, le territoire de La Asomada s’est progressivement transformé en une zone rurale consacrée principalement à l’agriculture sèche et à l’élevage. Sa situation élevée et dégagée le rendait particulièrement propice à l’exploitation du vent, une ressource qui, des siècles plus tard, s’avèrera décisive pour son développement économique grâce à l’installation de moulins à vent.
LA MOLINA DE LA ASOMADA : UN TRÉSOR ETHNOGRAPHIQUE UNIQUE
Origine et histoire
La Molina de La Asomada est l’élément patrimonial le plus emblématique du village. Son histoire remonte à 1818, lorsqu’elle a été construite dans le village de Casillas del Ángel. En 1903, le moulin a été transféré à son emplacement actuel, à La Asomada, où il a fonctionné sans interruption jusqu’en 1951.
Ce déménagement a été possible grâce à une caractéristique unique des moulins : leur portabilité. Contrairement aux moulins traditionnels, dont la structure est indissociable du bâtiment, les moulins permettaient de démonter la tour et les machines et de les transporter vers un nouvel emplacement lorsque les circonstances l’exigeaient.
La dernière utilisation connue du moulin de La Asomada remonte à 1950, date à laquelle il est tombé en désuétude en raison de l’abandon des méthodes traditionnelles de mouture face à l’arrivée de la production industrielle.
Déclaration de bien d’intérêt culturel
La Molina de La Asomada, ainsi que 23 autres moulins de l’île, a été déclarée Bien d’intérêt culturel (BIC), le plus haut niveau de protection du patrimoine en Espagne. Cette reconnaissance souligne sa valeur historique et ethnographique exceptionnelle au sein du patrimoine industriel et culturel des îles Canaries.
Restauration et mise en service
En 2011, la Molina de La Asomada a fait l’objet d’une restauration complète promue par le Cabildo Insular de Fuerteventura et le grand travail du charpentier Domingo Molina.
La remise en état a nécessité une restauration minutieuse des éléments en fer et en bois, ainsi que le remplacement des parties les plus détériorées. Les éléments en bois d’origine qui ont été récupérés comprennent la structure de la tour (également appelée distillerie), la trémie, la goulotte, le pivot ou puyón, les deux roues dentées et la base ou traverse. Les pièces métalliques restaurées comprennent le pivot, l’axe, la goupille de frein, le crabe et l’aiguille ou l’arbre. Les pales, le harinal et le gouvernail, entre autres éléments, ont dû être reproduits fidèlement selon la typologie traditionnelle.
L’inauguration a eu lieu en mai 2011, en présence des autorités insulaires et municipales, ainsi que des propriétaires et de nombreux voisins qui ont célébré la récupération de ce symbole de l’identité de Majorque.
Unicité et reconnaissance
La Molina de La Asomada présente plusieurs caractéristiques qui la rendent unique non seulement dans les îles Canaries, mais aussi au niveau international :
- Le seul moulin à vent et à bois en activité en Europe : c’est le seul moulin du continent qui continue à produire du gofio artisanal en utilisant l’énergie éolienne et en grillant le grain au feu de bois et de terre blanche.
- Le seul moulin en activité au monde : selon des sources officielles de la mairie de Puerto del Rosario, il s’agit du seul moulin à gofio encore en activité au monde.
- Le plus grand de l’archipel : avec ses dimensions imposantes – une tour de 8 à 12 mètres de haut et des pales de plus de 11 mètres d’envergure – il est considéré comme le plus grand moulin à vent des Canaries.
- Reconnaissance dans les concours officiels : en 2021, le gofio élaboré à la Molina de La Asomada a remporté la médaille d’argent du concours officiel Agrocanarias, dans la catégorie du gofio de blé, en concurrence avec 86 échantillons provenant de 17 moulins de l’ensemble des îles.
Le moulin devant le moulin : une innovation majeure
La molina, également connue sous le nom de « moulin féminin », représente une innovation technologique d’une grande importance dans l’histoire agricole des îles Canaries. Son invention est attribuée à Isidoro Ortega, originaire de Santa Cruz de La Palma, au XIXe siècle.
Les principales différences avec les moulins traditionnels sont les suivantes
Un seul étage où sont concentrées toutes les activités de mouture et de manutention des grains, contrairement au moulin qui comporte deux ou trois étages, obligeant le meunier à se déplacer constamment de l’un à l’autre.
Vitesse de broyage : jusqu’à cinq fois plus rapide que les broyeurs, les lames peuvent atteindre 140 km/h.
Portabilité : la tour et les machines peuvent être démontées et déplacées vers un autre endroit, contrairement au moulin, qui est une structure fixe indissociable du bâtiment.
Fonction principale : spécialement conçu pour moudre le grain pré-torréfié pour le gofio ; le moulin était toutefois destiné à moudre le grain brut.
Orientation du vent : la tour tourne d’elle-même pour orienter les pales dans toutes les directions, tandis que le moulin a une orientation plus limitée.
Cette capacité à s’orienter dans toutes les directions et leur plus grande efficacité ont fait des éoliennes une solution parfaitement adaptée aux conditions de Fuerteventura, où les alizés soufflent régulièrement mais peuvent varier en direction.
Le processus de broyage
La mise en service du moulin suit un rituel soigneusement préservé :
- Préparation : le mécanisme de la roue dentée est graissé avec de la graisse noire (autrefois, on utilisait du suif de bœuf ou de mouton) et le moulin est calé avec des cales.
- Le réglage des voiles : le meunier, debout sur l’engrenage de bois, déploie les voiles sur chacune des six pales, les ajustant une à une comme s’il s’agissait de la toile d’un navire.
- Orientation : à l’aide du gouvernail, la tour est orientée manuellement pour capter le vent, puis fixée au sol.
- Broyage : la rotation horizontale des lames devient verticale lorsque la rotation de la roue dentée est transférée à la broche. Cette rotation est transmise à la meule supérieure par l’intermédiaire du crabe. Le broyage s’effectue par frottement entre la pierre supérieure (mobile) et la pierre inférieure (fixe).
- Alimentation : le grain torréfié tombe de la trémie dans la goulotte et, au fur et à mesure qu’il est écrasé, il se dirige vers la trémie à farine, d’où il tombe finalement dans le sac.
Le meunier doit simultanément contrôler la vitesse à l’aide du levier de frein et l’écart entre les pierres pour régler l’épaisseur de la mouture.
LA MOLINA AUJOURD’HUI
Aujourd’hui, la Molina de La Asomada est bien plus qu’un monument : c’est un espace vivant où le gofio artisanal continue d’être produit de manière traditionnelle. Les visiteurs peuvent observer le processus de mouture (sous réserve des conditions de vent), découvrir l’histoire du gofio et l’importance des moulins à Fuerteventura, et acheter du gofio fraîchement fabriqué de manière totalement artisanale.
LE FOUR À CHAUX DES BURALISTES : UN HÉRITAGE INDUSTRIEL
Outre le moulin, un autre site patrimonial important de La Asomada est le four à chaux de Los Estancos, situé à environ 1,25 kilomètre à l’est du moulin. Ce four est un témoignage exceptionnel de l’activité industrielle traditionnelle de Fuerteventura, liée à la production de chaux, un matériau essentiel pour l’industrie de la construction à Fuerteventura.
Importance de la chaux dans l’architecture traditionnelle
La chaux, obtenue par la cuisson de la roche calcaire dans des fours comme celui de Los Estancos, a été pendant des siècles un matériau fondamental dans la construction des maisons traditionnelles de Fuerteventura. Elle était utilisée pour fabriquer le mortier qui liait les pierres entre elles et, surtout, pour badigeonner les façades et les intérieurs, cette couche blanche caractéristique qui définit l’image des villages traditionnels de Fuerteventura.
Le badigeonnage n’avait pas qu’une fonction esthétique. La chaux agissait comme un désinfectant naturel, éliminant les micro-organismes et contribuant à la salubrité des habitations ; comme un protecteur, imperméabilisant les murs et les protégeant de l’érosion ; et comme un isolant thermique, aidant à garder l’intérieur frais pendant les étés chauds.
Valeur de l’actif
Le four à chaux de Los Estancos, bien que moins connu que le moulin, fait partie du précieux patrimoine ethnographique de La Asomada. Sa conservation permet de comprendre l’importance de cette industrie traditionnelle et son rôle dans la configuration du paysage bâti de l’île. Avec l’ancien aérodrome de Los Estancos, il constitue une zone de grand intérêt patrimonial à proximité du village.
ÉCONOMIE TRADITIONNELLE : LE BINÔME CÉRÉALES-FRAMBOISES
L’histoire de La Asomada est inextricablement liée à la production de céréales et à leur transformation en gofio. Fuerteventura était autrefois connue comme le « grenier des îles Canaries » en raison de son importante production céréalière, et des villes comme La Asomada jouaient un rôle important dans cette économie.
Le gofio est un aliment d’origine préhispanique à base de céréales grillées et moulues qui constitue la base de l’alimentation canarienne depuis des siècles. Sa consommation remonte à l’époque des anciens mahos, qui grillaient et moulaient ses grains à l’aide de techniques rudimentaires.
À La Asomada, la présence du moulin permettait aux agriculteurs de la région de transformer leurs récoltes en cette denrée alimentaire essentielle, en évitant les longs trajets. Le moulin est ainsi devenu un point de rencontre et le centre névralgique de l’activité économique locale.
RECONNAISSANCE INSTITUTIONNELLE
La mairie de Puerto del Rosario et le Cabildo de Fuerteventura ont activement soutenu la mise en valeur de ce patrimoine, en appuyant la restauration du moulin et en reconnaissant publiquement le travail de ses propriétaires, comme Francisco Román Cabrera, l’actuel meunier qui perpétue la tradition familiale.
ARCHITECTURE TRADITIONNELLE ET PAYSAGE RURAL
Le hameau de La Asomada conserve des exemples de l’architecture traditionnelle majoraise : maisons de terre blanchies à la chaux, murs de pierres sèches, corrals pour le bétail et citernes. Le badigeonnage des façades, pour lequel la chaux produite dans des fours comme celui de Los Estancos était indispensable, donne au village cette image caractéristique des villages ruraux traditionnels de l’île.
L’environnement naturel de La Asomada offre un paysage typique de l’intérieur de Fuerteventura, avec des plaines vallonnées et des vues panoramiques sur l’Atlantique. La situation surélevée du village offre de larges vues sur le nord de l’île, combinant le bleu de l’océan avec les tons ocre et volcaniques du terrain.
CONTINUITÉ HISTORIQUE ET MÉMOIRE TERRITORIALE
La Asomada est, en somme, un endroit où le passé n’est pas un souvenir statique, mais une réalité vivante que l’on peut ressentir dans chaque mouture, dans chaque sac de gofio fraîchement fabriqué, dans chaque lame qui tourne poussée par l’alizé. Ses habitants, comme Francisco Cabrera, perpétuent une tradition qui n’est pas seulement le patrimoine de La Asomada ou de Fuerteventura, mais celui de toute l’humanité : le dernier moulin du monde continue de moudre dans ce coin de l’intérieur de Fuerteventura, reliant le présent à une histoire qui a commencé bien avant que les Européens ne posent le pied sur l’île.
La valorisation de ce patrimoine, matériel et immatériel, n’est pas seulement une question d’identité, mais aussi une opportunité de construire un avenir durable qui intègre l’héritage du passé aux besoins du présent.


